Actualité

7 août 2016

Décès de Papizan Badar


Le maître de khöömii touva Papizan Badar nous a quitté le mercredi 3 août...

In memoriam Papizan Badar (1957-2016)

Le soir du mercredi 3 août 2016, le maître de khöömii touva Papizan Badar nous a quitté suite à un cancer du foie…

Né en 1957 sur la commune de Tsengel dans la province de Bayan-Ölgii (Mongolie), il apprit le khöömii en autodidacte, inspiré par Baldan, un doyen de sa communauté. Dans son village, Papizan était le principal transmetteur du khöömii, ainsi que des instruments et autres répertoires chantés touvas. Au-delà de la musique il connaissait finement sa culture dont il était l’un des emblèmes vivants à Tsengel. Il fut pour cela décoré – tardivement hélas – comme meilleur travailleur de la culture (MUSTA) par l’État Mongol.

Il maîtrisait plusieurs techniques de khöömii : uulyn kargyraa (khöömii profond de montagne), khöömii (chant diphonique pressé), sygyt (khöömii sifflé), ayany khöömii (khöömii de voyage), golyn khöömii (khöömii de rivière) ; le jeu de la flûte shuur, du luth toshpuluur, dela vièle igil et des guimbardes khomus.Il jouait aussi de la flûte nasale (modèle occidental). Luthier et sculpteur, Papizan était un artiste complet. Représentant du khöömii touva en Mongolie, il l’a enseigné à de nombreux élèves : aux enfants de l’école secondaire de son village et aux adultes, nomades ou villageois de sa région. Il a été remarqué à plusieurs reprises dans les éditions du Festival national des arts traditionnels en Mongolie et lors des concours de khöömii au niveau national et régional. Neveu du célèbre auteur Galsan Tschinag, son nom apparaît dans quelques un de ses ouvrages, comme La caravane (version française) et Mein Altai (en allemand).

Si l’origine du khöömii prend ses sources dans l’imitation et le dialogue avec la nature, cela s’arrête hélas souvent au discours chez les musiciens. Parmi les nombreux diphoneurs rencontrés en Mongolie, Papizan était sans doute le plus connecté avec la nature, dans sa musique comme sa vie quotidienne. Chasseur, pêcheur et cueilleur, protecteur écologiste de la nature, il connaissait parfaitement la faune et la flore de sa région, ainsi que la médecine traditionnelle associée aux plantes et matières animales.

Longtemps méconnu pour son talent à l’échelle nationale comme internationale, Papizan a beaucoup été aidé par l’ethnologue Amélie Schenk pour valoriser sa transmission de la culture touva à Tsengel. Jouer à l’étranger et vivre du khöömii a été l’un des rêves de Papizan. Pour la première fois, il venait d’être invité par Routes Nomades à participer au disque (enregistré en été 2015) et à la tournée d’Anthologie du khöömii mongol de mars à mai 2016, avec une série de concerts en France et en Suisse. Le succès rencontré et l’attention particulière du public portée sur la qualité de ses enseignements laissaient envisager de futures collaborations. Cela allait, nous l’espérions, valoriser sa pratique et la transmission de son savoir à son retour au niveau local. Mais la maladie en aura décidé autrement. Papizan a rejoint rapidement son épouse, décédée elle aussi d’un cancer en mars dernier.

Les obsèques ont eu lieu à Tsengel, le vendredi 5 août 2016.

La Mongolie et Tsengel en particulier viennent de perdre un trésor de plus... Son khöömii et sa musique ont été enregistrés et filmés à plusieurs reprises mais restent à découvrir. Le film Bi Mongol Hun du réalisateur mongol B. Bayar produit par Amelie Schenk (traduit en allemand Von den reichen Bergen und meinem armen Leben) offre la possibilité de mieux connaître cet homme extraordinaire, drôle et passionnant à travers un portrait émouvant au cœur de son environnement, le Haut-Altaï. Il apparaîtra aussi dans le prochain film de J.-F. Castell Voyage en diphonie, suite de Maîtres de chant diphonique (2010) dans lequel quelques images lui étaient déjà consacrées.

Au cours d’un témoignage sur le devenir du khöömii enregistré chez lui l’été 2015, Papizan rappelait que : « Si un peuple perd son art et sa langue, ce n’est plus un peuple. Conserver le khöömii c’est maintenir l’identité culturelle des Touvas de Tsengel. » Il laisse derrière lui un pan de cette culture qui nous l’espérons sera transmise en sa mémoire.

D’obédience chamanique, Papizan a rejoint l’esprit du vent. Puisse ce dernier continuer à souffler longtemps pour conserver son savoir et son souvenir.

Johanni Curtet

 

Quelques références où retrouver Papizan

Écrits

Curtet Johanni & Nomindari Shagdarsuren, 2014. « Le PCI de Mongolie sur les listes de l’Unesco : traditions musicales et enjeux de sauvegarde », Actes des Rencontres internationales du patrimoine culturel immatériel en Bretagne, Dastum/Bretagne Culture Diversité, p. 51-61.

Curtet Johanni, 2013. La transmission du höömij, un art du timbre vocal : ethnomusicologie et histoire du chant diphonique mongol, thèse de doctorat en musicologie, sous la dir. d’H. Lacombe et A. Desjacques, Université Rennes 2, 613 p. et 1 CD.

Curtet Johanni, 2013. « Une première approche sur la transmission du chant diphonique en Mongolie », Études mongoles et sibériennes, centrasiatiques et tibétaines, 43-44, en ligne, mis en ligne le 20 septembre 2013, URL : http://emscat.revues.org/2123, 22 p.

Jundenbat Sonom-Ishijn (éd.), 2011. Important Intangible Cultural Heritage of the Mongols, Ulaanbaatar : Center of Cultural Heritage, 67 p.

Tschinag Galsan, 2006. La caravane, L’esprit des péninsules (traduction française).

Tschinag Galsan, 2005. Mein Altai, A1 Verlag, München (version allemande).

 

Musique

Anthologie du khöömii mongol, (septembre 2016, Buda Musique/Routes Nomades).

Uuls tuulisiin oron, shildeg buteeliin tsomog (2011, Amelie Schenk).

 

Films

Bayar B., 2012. Bi mongol hun.

Teaser : www.youtube.com/watch?v=nbTjG-XoGRE

Castell Jean-François, 2010. Maîtres de chant diphonique.

Teaser : www.youtube.com/watch?v=nCnmrOsPfb4

 

Vidéos sur internet

Papizan & Batsükh / Папизан, Батсүх хоёр / TEASER

www.youtube.com/watch?v=v6cmOG5W-1s

Papizan & Batsükh / Папизан, Батсүх хоёр / Festival Les Détours de Babel

www.youtube.com/watch?v=k5GyEUTCahk

MASTER CLASS KHÖÖMII - PAPIZAN BADAR & JOHANNI CURTET

www.youtube.com/watch?v=bFRKk50cWLs